OUBLIE PAS LE GRUAU
(long film)
«LES HISTOIRES SONT de l'équipement pour la vie.» La citation de Robert McKee placée en ouverture d'Oublie pas le gruau (2026) pourrait d'abord sembler ironique, tant le cinéma d'Olivier Godin se tient loin des manuels de scénarisation et leurs promesses d'efficacité narrative. Elle est pourtant, à sa manière oblique, parfaitement programmatique. Ce huitième long métrage du cinéaste est bien un film sur les histoires : celles que l'on raconte, que l'on répète, dont on hérite, que l'on déforme, que l'on habite pour continuer à vivre. Mais la formule repose ici sur un double paradoxe : la vie, en premier lieu, car Oublie pas le gruau est un film hanté par la mort ; l'équipement ensuite, car ce cinéma pauvre, artisanal, presque démuni en apparence, se révèle extraordinairement peuplé d'objets, de personnages, de mythes, de surnoms, de récits clandestins, de destins épiques et de croyances minuscules.
Au centre du film se trouve Le Barbare (Jean-Marc Dalpé), personnage immobile, presque hiératique, qui semble moins agir que recevoir et redistribuer la parole. Il lui resterait cinq érections avant de rejoindre la mort qui travaille tout le film en sous-main (le titre n'est pas sans lien avec N'oublie pas que tu vas mourir de Xavier Beauvois [1995]). La prémisse du film est grotesque, évidemment, mais jamais simplement farcesque. Comme souvent chez Godin, le comique ouvre sur autre chose : un romantisme, une inquiétude métaphysique, une forme de foi. Ce qui bouge dans Oublie pas le gruau, ce ne sont pas nécessairement les corps ni l'action au sens classique, mais les récits, les désirs, les souvenirs, les rêves, les images mentales. Le Barbare est immobile, mais le monde autour de lui prolifère, tel un jouet optique.
Cette prolifération passe surtout par la parole. Les personnages parlent sans cesse : ils racontent leur histoire, commentent des scénarios ou des poèmes qui n'existeront jamais. Tout semble devoir être raconté pour exister. Le film revient d'ailleurs constamment à la question du scénario, mais pour mieux s'en affranchir : «Aimer au moins deux personnes à la fois, c'est le secret de tout scénario qui se respecte», dit Le Barbare. La formule est drôle parce qu'elle feint de réduire le scénario à une mécanique sentimentale élémentaire ; elle l'est encore davantage parce que le film, lui, ne respecte à peu près aucune règle. Il avance par bifurcations, fonds enchaînés, images incrustées, changements de lieu dans une même scène, apparitions, ritournelles et détours. Son fil conducteur n'est pas l'espace ni même l'intrigue, mais sa fidélité à une constellation de personnages qui ne cessent de se raconter des histoires, dans une sorte de langage codé.
Cette liberté formelle trouve son lieu emblématique dans la friperie où travaille Le Barbare, située dans un sous-sol d'église. L'endroit dit beaucoup du cinéma de Godin : un espace modeste, mais saturé de signes. Les objets y ont une densité de reliques. Le film s'ouvre d'ailleurs sur une fresque de la Nativité, comme s'il se plaçait d'emblée sous le signe d'un récit fondateur. Mais cette origine sacrée sera également retournée : à la fin, il sera question de Jesús Franco, cinéaste de films d'horreur érotiques qui travaillait sous différents pseudonymes. Entre la Nativité et Franco, entre l'image sainte et l'exploitation, Oublie pas le gruau dessine l'une de ses plus belles lignes de fuite. Le sacré n'y disparaît pas : il change constamment de costume.
C'est peut-être là que se loge la singularité du film. Godin ne cite pas les grands récits pour les parodier de l'extérieur : il les accueille, les malmène, les rebrasse. Le christianisme, les contes, les mythes, les films de genre, les rêves forment une matière commune disponible, toujours prête à être réinventée. À sa manière fauchée, latérale, indisciplinée, Oublie pas le gruau est ainsi un film-monde. Non pas parce qu'il disposerait de moyens démesurés, mais parce qu'il fait monde avec presque rien.
De l'équipement pour la vie, donc. Mais un équipement de fortune : usé, recyclé, couvert de signes contradictoires, à la fois sacrés et obscènes, comiques et funèbres. C'est peut-être cela, au fond, le cinéma d'Olivier Godin : un art de faire tenir ensemble la Nativité et Jesús Franco, le mort et le gruau, le scénario et son sabotage, la pauvreté des moyens et l'abondance des mondes.
texte : thomas carrier-lafleur (séquences)
AVEC : jean-marc dalpé, kayo yasuhara, emery habwineza, suzanne beth, sandy el bitar, eric jacobus, dennis ruel, ève duranceau, françois-simon poirier, michel savard, federico hidalgo, anne lapierre, francis la haye, alexandre leblanc, siham medjahed, rawam sleiman et gino nero.
ÉQUIPE : écriture, montage, réalisation et production : olivier godin, direction photo : renaud després-larose, assistant caméra : darion jacbos, production déléguée : amélie tremblay, direction artistique : annick marion, prise de son : ana tapia rousiouk, mix : michael binette, affiche : sarah warren